THIS WAY UP #11 : Histoires locales

.Table-ronde | Histoires locales

>> Shona Thomson (modératrice, contributrice) Projet « A Kind of Seeing » | @Urbantwitcher

>> Sally Joynson Directrice générale du Screen Yorkshire | @screenyorkshire

>> Andrew Ormston Dirigeant du Drew Wylie Projects | @drewwylieltd

>> Grant Keir Producteur à Faction North | @grantkeir @factionnorth

>> Virginia Heath Réalisatrice et écrivaine chez Faction North et à l’Université Sheffield Hallam | @virginiaheath

Un nombre grandissant de films contournent la distribution centralisée pour se connecter directement aux exploitants et aux publics. Mais est-ce que d’authentiques récits locaux pour un public local ont un réel impact sur ce public ou est-ce qu’il flaire le côté « fait dans le coin » ? « Qu’entend-on par le terme local ? Est-ce que l’on parle de géographie, de communautés d’intérêts, jusqu’où cela peut-il aller ? » demande un membre du public, composé en grande partie de représentant(e)s de « community cinemas » venus de tout le pays, dont l’implication locale forte en fait des habitués de la question. Une autre intervention donne un début de réponse « Pour nous, ça veut dire montrer des films qui sont faits par des artistes qui habitent le coin. C’est important de proposer cet espace pour leur permettre de développer leur art, d’avoir des retours du public, et d’encourager leur travail ».

Comment rendre des histoires locales universelles ? Parce que quand tu as une bonne histoire locale à raconter, tu veux qu’elle puisse voyager

La parole revient à la table et Grant Keir, producteur à Faction North raconte l’aventure qu’a été le film From Scotland With Love. « Tout est parti d’un appel à projets artistiques pour célébrer les jeux du Commonwealth de Glascow en 2014. Nous avons pitché un film d’archive musical qui utiliserait uniquement des images provenant des archives écossaises. Nous avons été sélectionnés et nous avons pu proposer le film à BBC Scotland, notre partenaire de diffusion. La chose extraordinaire a été que ce soit une commission artistique qui soit à l’origine du film et non pas une commande de la télévision, avec un producteur qui regarde par dessus notre épaule pour nous dire quoi faire ou ne pas faire. Une fois l’argent réuni, nous avons été entièrement libres, on n’a jamais ce genre d’opportunité ! ». « Le film a été pensé dès le départ pour exister sous plusieurs formats : un film, une bande originale et une performance live musicale jouée en synchronisation avec le film. From Scotland With Love a été montré la tout première fois dans un champ à Glascow et il a plu. Beaucoup ». Virginia Heath, réalisatrice du film, intervient « Ça a été une expérience extraordinaire, le film dure 75 minutes mais tout le monde est resté, ruisselant, c’était très émouvant ». « Je me souviens de cette incroyable acclamation du public à la fin du film, ça me donne encore des frissons quand j’y pense. A ce moment j’ai su que nous tenions quelque chose d’important. » reprend Grant Keir. Devant le succès d’audience de la diffusion sur BBC 2 Scotland, la chaîne a immédiatement reprogrammé le film avec à nouveau un large public devant les écrans. « Devant ces chiffres, BBC 4, à Londres, a décidé de le diffuser nationalement… en même temps que la finale de la coupe du monde ! Mais ça a tout de même rassemblé un public conséquent. C’était le premier film que j’ai fait qui a été diffusé à la télévision à l’âge de Twitter et les milliers de réactions des gens étaient incroyables. »

Après toutes ces expériences positives, pour l’équipe du film, l’étape suivante était de se demander si le film pouvait être amené dans les salles de cinéma. « La première objection qu’on nous a faite était « Mais ça a déjà été diffusé à la télévision ! » ». Devant la frilosité des exploitants à diffuser From Scotland With Love, l’agence régionale Film Hub Scotland est intervenue financièrement pour soutenir une sortie en salle, en prenant en charge une partie des frais. Une tournée en salle a été organisée avec ce soutien. « Toutes les séances étaient complètes où que le film soit diffusé. Et chaque fois que nous avons rencontré les publics, nous leur avons demandé qui avait vu le film à la télévision et tout le monde levait la main. Ce que cela nous a permis de comprendre, c’est que certains types de films montrent aux gens une histoire qui est liée à eux, qui les touche, et que c’est une expérience cinématographique à part entière, on peut dépasser la crainte de ne pas trouver un public. ». Virginia Heath complète « Je pense que les gens ont particulièrement aimé que le film ait un sens appuyé du territoire, montrant des gens agissant localement sur leur environnement, un sens de la communauté. C’était un film local dans le sens où il s’adressait à une communauté locale, un pays, de toute évidence, et nous avions une vision claire de notre envie : faire une histoire populaire, en parlant des gens du peuple. Mais je ne vois pas From Scotland with Love seulement comme un film local, j’ai toujours voulu que le film ait une résonance universelle, je voulais que les gens hors de l’écosse expérimente le film et soit tout aussi touchés. Alors ma question serait plutôt, comment rendre des histoires locales universelles ? Parce que quand tu as une bonne histoire locale à raconter, tu veux qu’elle puisse voyager. »

© From Scotland With Love

© From Scotland with Love

C’est à Sally Joynson de prendre la parole. Elle fait un bref rappel des activités de Screen Yorshire dont elle est directrice générale. L’organisme est passé d’une structure entièrement soutenue par des fonds publics -dont l’objectif était de développer des talents locaux- à une entreprise privée chargée de faire venir des productions dans la région pour faire travailler les techniciens locaux. « Nous ne sommes plus jugés sur notre habilité à créer des emplois, sur la qualité artistique des films que nous produisons ou le nombre de talents que nous avons pu accompagner, mais sur notre capacité à récupérer notre investissement. ». Elle déplore le manque de considération des publics locaux de la part des productions et du marketing, alors même que les films sont tournés dans les environs. Elle prend l’exemple du film Dad’s Army, adapté de la série britannique à succès diffusée sur BBC dans les années 60-70. « Quand il a été annoncé que le tournage du film se ferait à Bridlington, les réservations d’hôtel à Bridlington ont augmenté de 69% en une journée. Nous avons été littéralement assiégé de toutes les manières imaginables par des gens qui voulaient savoir comment ils pouvaient participer au tournage, comment faire de la figuration, le téléphone n’a pas arrêté de sonner. L’équipe du film a été complètement dépassée par le phénomène, ils avaient clairement sous-estimé l’attachement des gens à Dad’s Army. Mais du point de vue du marketing, l’aspect local n’était pas une priorité, et il a fallu que nous intervenions pour qu’ils prennent au sérieux cet aspect dans le plan de sortie qui de toute façon privilégiera Londres. Je pense qu’il y a un intérêt grandissant de la part des gens pour participer à des projets de films d’une manière ou d’une autre, au tournage ou à la diffusion. Il ne faut pas sous-estimer l’intérêt que les gens éprouvent pour des films tournés près de chez eux, il y une fierté immense de la part des communautés d’avoir leur environnement représenté à l’image. »

Comment faire participer le public au processus, co-créer avec lui le fruit du travail, plutôt que le considérer comme un bout de la chaîne où il ne serait qu’un récepteur passif ?

Au tour d’Andrew Ormston de prendre la parole. Dirigeant de Drew Wylie Projects, il développe des projets culturels en Europe en collaboration avec des gouvernements, des villes, des structures culturelles, des universités ou des entreprises créatives. En 2014 il participait à une conférence sur un projet de transmission de l’héritage culturel « Le but était de trouver des moyens de faire participer les communautés locales dans la préservation et la transmission du patrimoine culturel. Comment faire participer le public au processus, co-créer avec lui le fruit du travail, plutôt que le considérer comme un bout de la chaîne où il ne serait qu’un récepteur passif ? » Mais lorsqu’il a fait un compte-rendu de cette conférence à Bruxelles, devant un parterre de curateurs de musées et de structures culturelles venus de toute l’Europe, il s’est heurté à un refus catégorique. « Nous avons proposé de faire participer directement des gens aux décisions, en les intégrant dans les conseils d’administrations, etc, mais les réactions ont été très négatives, il était hors de question de s’éloigner des habitudes. ». Andrew Ormston défend une vision de la culture qui se veut participative et mouvante, dans laquelle la société entière participe « La culture est un processus, et ne devrait jamais être simplement considérée comme un objet », il évoque le livre de Saskia Sassen, Expulsions : « Nous ne sommes pas en train de marginaliser des gens, nous les excluons de la société, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’en faire partie et je pense que nous sommes en partie en train de faire la même chose avec la culture. »

Une question venant de la salle pointe du doigt que les projets locaux évoqués jouent beaucoup la carte d’une « nostalgie » réconfortante, « Ce n’est pas une mauvaise chose, mais est ce qu’il y a une place pour des histoires qui dérangent, sur son territoire, sa ville, etc ? » Sally Joynson raconte que lors de de la sortie de leur production Red Riding, qui évoque les aspects troubles de la vie dans le Yorkshire, ils avaient essuyé des articles particulièrement virulents dans les journaux locaux. Andrew Ormston intervient « Je crois qu’il y a une grande responsabilité de pouvoir évoquer des sujets qui ne font pas consensus. Nous avons eu des problèmes pour notre festival de Berwick, où notre programmation, parfois très à la marge, a posé des problèmes aux sponsors locaux, et c’est quelque chose qu’il faut gérer avec beaucoup de précaution parce qu’on ne peut pas simplement s’en sortir en évoquant la liberté artistique, mais il faut absolument défendre l’existence de points de vue divergents. » Il évoque l’exemple d’Abounadarra, basé à Damascus en Syrie, un collectif de documentaristes qui filment les habitants et qui font une curation des films réalisés pour expliquer ce qui a mené à la situation actuelle. « Le moyen qu’ils ont trouvé c’est de prendre des caméras et raconter leurs vies, leurs points de vue : le pouvoir du local est aussi de rééquilibrer le message idéologique dominant provenant des médias de masse ».

© Abounaddara, collectif de cinéastes syriens anonymes

© Abounaddara, collectif de cinéastes syriens anonymes

Une réponse venant de la salle évoque l’exemple du film Out Of The Rubble de Penny Woolcock, réalisé à partir d’images d’archives et qui traite d’une manière brutale le problème du logement. « Je ne pense pas que les films tirés d’archives soient incompatibles avec un point de vue radical, et de la même manière je ne pense pas que des films réalisés localement, s’ils sont suffisamment captivants, soient mal reçus par les publics concernés. » Une autre intervention dans la salle demande quel est le « fix psychologique » que le public retire de quelque chose qui se passe « littéralement devant sa porte », par opposition à la conception de « divertissement » traditionnellement associée au cinéma. Pour répondre, Virginia Heath raconte une anecdote de la tournée des salles organisée pour From Scotland With Love « Sur l’île de Skye, nous avons eu une projection dans un gymnase et une maîtresse d’école avait fait faire à ses élèves une interview de leurs grands-parents. Les textes étaient exposés avec des photos et des objets provenant de leurs familles. C’est la seule fois où nous avons eu une telle variété de public, de 5 à 80 ans, c’était devenu un événement pour toute la communauté, ce n’était plus seulement à propos du film, mais à propos de ce que le film évoquait de leur propre héritage et la volonté de l’exprimer. C’était très émouvant. » Grant Keir ajoute « Ils ont utilisé le film pour se rencontrer. Quand nous sommes arrivés, comme visiteurs de l’extérieur, nous avons vu ces 150 personnes discuter ensemble et on s’est dit, « Oh, ils se connaissent tous », mais non, ils ont utilisé l’événement pour apprendre à se connaître, le film a été une catalyse pour leur permettre de se rencontrer. »