THIS WAY UP #10 : Discussion avec la réalisatrice Carol Morley

.Discussion avec la réalisatrice Carol Morley (BFI Talents)

>> Carol Morley Réalisatrice | @_CarolMorley

>> Ben Roberts Directeur du BFI Film Fund | @bfiben

Carol Morley, réalisatrice britannique, et Ben Roberts, directeur du BFI discutent de l’écosystème cinématographique, de la réalisation d’un film jusqu’à sa diffusion en passant par son système de distribution et la critique cinéma aujourd’hui.

■ Le public

Carol Morley a réalisé le film The Falling (2015), qui raconte l’histoire d’une mystérieuse épidémie en 1969, au sein d’une école pour fille en Angleterre. « Quand je fais un film, ne pense pas vraiment à quel type de réalisatrice je suis, tout comme je ne pense pas aux publics. Je pense plutôt à des personnages, à une histoire et il y a toujours une urgence pour moi de raconter cela. ». Carol Morley étudiait les beaux-arts à l’école, et n’a pas juste appris à raconter des histoires mais aussi à réfléchir à la forme, « à la manière de les raconter ». « Mais ce film qui s’intéresse à de jeunes adolescentes dans à la fin des années 60 est-il destiné à des jeunes filles d’aujourd’hui, aux femmes qui étaient à l’école dans ces années-là où à tout le monde ? » questionne Ben Roberts. « Je voudrais dire qu’il s’intéresse à tout le monde mais c’est impossible. Je pars du principe que si j’ai été intéressée par cette histoire, d’autres le seront. Beaucoup de gens peuvent s’y retrouver, je n’ai pas fait ce film seulement pour les femmes ».

■ La relation avec le distributeur

Trouver un distributeur a été très difficile pour ce film. « Dogwoof a finalement accepté. Pour nous, c’était une situation compliquée car tout le monde nous pressait pour que l’on trouve un distributeur ». Carol Morley a accompagné la création du matériel de promotion du film, elle raconte ce qu’elle aurait souhaité faire « J’ai été très impliquée dans la création de l’affiche. Je ne voulais pas que l’on mette quelqu’un de célèbre sur l’affiche mais la réalité c’est qu’il le faut pour promouvoir le film. J’avais eu l’idée de faire une affiche avec des critiques positives d’un côté et des critiques négatives de l’autre, dont une qui disait simplement « Pourquoi ? » mais les distributeurs qui connaissent le milieu m’ont expliqué que c’était impossible ».

Je veux rester une cinéaste « émergente » pour le reste de ma vie, je veux rester dans la niche et cela a surtout à voir avec les histoires que je veux raconter

■ La critique

Carol Morley revient sur le rôle de la critique dans la promotion de son film « Nous avions besoin du plus de presse possible car c’était du contenu pour communiquer sur le film. On cite les articles, on les mets sur l’affiche. » La presse veut de nouveaux visages pour communiquer sur des œuvres comme The Falling. La campagne était exclusivement basée sur les plus jeunes actrices qui ont eu une vraie couverture presse « Florence Pugh, qui était l’inconnu du film, a eu 8 pages dans Style. »

Et bien que The Falling ait reçu plus d’attention qu’aucun autre de ses films, Carol Morley ajoute « Je veux rester une cinéaste « émergente » pour le reste de ma vie, je veux rester dans la niche et cela a surtout à voir avec les histoires que je veux raconter ».

© The Falling

© The Falling

■ Etre une femme réalisatrice

Carol Morley est irritée de devoir toujours parler de son travail sous le prisme de sa position de femme réalisatrice. « Je suis féministe, mais je ne veux pas parler que de ça. Pourquoi questionne-t-on toujours les réalisatrices sur le fait qu’elles sont des femmes ? » Elle est très souvent invitée dans des tables-rondes pour parler de diversité, « Je suis la mauvaise personne pour parler de ça, je veux juste faire mes films. »

■ Le marché

Pour raconter une nouvelle histoire, ou la raconter d’une nouvelle manière, Carol Morley se confronte aux lois rigides d’un marché économique. Elle dénonce le manque de vision des décideurs « Quand les gens faisaient des films dans les années 70, comme Taxi Driver par exemple, personne ne savait comment les marqueter. Aujourd’hui l’industrie est dirigée par des gens du marketing qui vont vous dire quels films peuvent être vendus et quels films ne doivent pas être faits. » Au Royaume-Uni, elle rappelle toutefois la chance qu’ils ont d’être soutenus par le BFI « Ils poussent l’idée que les gens veulent voir des choses différentes ».

Un débat commence bien quand on ne vous dit pas que vous avez fait un film de merde! Commencer par le positif, c’est toujours mieux. C’est super quand la sauce prend, que les gens posent des questions et qu’ils commencent même à parler entre eux.

■ La tournée

Pour la sortie de The Falling, Carol Morley a fait une tournée au Royaume-Uni avec une quinzaine de  débats. Le film est sorti dans 58 cinémas la première semaine. « J’adore les salles de cinéma, et quand on fait un film, c’est très excitant de le présenter à un public. » Parfois elle aimerait dire plus de choses dans les débats après la séance mais elle doit garder des choses en off, pour des raisons commerciales ou éthiques. Elle adore accompagner le film, « C’est important de ne jamais abandonner, car il y a toujours des gens qui voudront voir ce que vous faites. »

« Quelle est la meilleure recette pour un débat réussi ? » continue Ben Roberts. « Un débat commence bien quand on ne vous dit pas que vous avez fait un film de merde! Commencer par le positif, c’est toujours mieux. C’est super quand la sauce prend, que les gens posent des questions et qu’ils commencent même à parler entre eux. »

Au fil des rencontres, elle arrive à dissocier sa personne de son travail « Au final, le film ce n’est plus moi. Tu t’exposes tellement en faisant un film, tu passes des années dessus mais le film est aussi une collaboration, avec d’autres professionnels et le public. Quand je montre le film à des spectateurs, il n’est plus à moi. Quoique les gens en disent, c’est fascinant car ils lisent tous le film d’une manière différente. »

■ La VOD

Pour son prochain film, si son distributeur lui proposait de sortir directement en VOD, elle refuserait. « J’aime le fait qu’on fasse un film pour la salle de cinéma, pour un grand écran. Aux États-Unis, le film est sorti le même jour en VOD et dans les salles de cinéma, et je trouvais ça très bien car il pouvait circuler sur tout le territoire. Mais dans mon propre pays, je pense qu’il y a un certain prestige connecté à la sortie au cinéma. J’adore la salle de cinéma, donc je veux que mes films y soient montrés. Je trouve l’idée du direct to vidéo est déprimante. »

■ Ses courts métrages

Je ne fais pas des « courts-métrages », je fais des films et il se trouve qu’ils sont courts

Ben Roberts revient sur sa création de courts métrages et lui demande s’ils ont déjà été diffusés sur grand écran. « Oui, mais je ne fais pas des « courts-métrages », je fais des films et il se trouve qu’ils sont courts ! » défendant l’idée qu’un court-métrage est une œuvre à part entière.

■ Dans le futur…

Carol Morley vient tout juste de remporter le prestigieux prix Wellcome Trust Screenwriting Fellowship pour l’année 2016. Ce prix, qui connecte la science à l’art, est doté d’une aide financière de 30 000£ ainsi que d’un accompagnement qui inclue un accès aux dernières recherches scientifiques et sociales. Elle écrit actuellement le scénario de son nouveau film « J’en suis à mon troisième brouillon », l’histoire, écrite à partir de ces recherches, est celle d’une femme astrophysicienne qui se déroule aux États-Unis.

■ La « Fan base »

Pour chaque nouveau film, Carol Morley espère que son public reste fidèle. « C’est important qu’il y ait une audience pour ce que je veux faire. Mike Leigh ou Ken Loach n’ont pas à reconstruire leur public à chaque nouveau film. »

■ Export du film

The Falling a été vendu aux Etats Unis mais ils n’ont pas promu le film comme au Royaume-Uni « Ils n’ont pas cherché la presse traditionnelle, ils ont voulu capter les fans de la série Game of Thrones parce que l’actrice principale du film joue dedans ». Le film a été marqueté « pour les soirées pyjamas entre filles cools ». Au contraire, personne n’a voulu acheter le film en France « Ils détestent mes films, je ne sais pas pourquoi. Peut-être, parce qu’il y a des personnages féminins proactifs dedans ! ».

■ Collaborer

« Le BFI a été très encourageant, pour moi, il s’agissait surtout d’être persévérant et résistant. » Carol Morley rappelle l’existence d’un collectif de gens qui aiment le cinéma au Royaume-Uni, « Plus on peut s’entraider et reconnaître notre propre cinéma, mieux c’est. C’est important de construire un centre pour le cinéma britannique. L’exploitation est aussi cruciale, on ne peut pas sortir directement en DVD ou en VOD. »