Kinodvor (Ljubljana)

Construit en 1923, le Kinodvor a traversé les âges sans cesser de se réinventer. Se qualifiant de “cinéma événementiel”, le Kinodvor est géré par une équipe passionnée qui offre une programmation de qualité et multiplie les animations dans le lieu pour célébrer la sortie au cinéma.

Nous sommes accueillis par trois membres de l’équipe du Kinodvor, Koen Van Daele, assistant de direction, Aliki Kalagasidu, chargée des relations presse et Bojan Bajsič en charge du département technique et projectionniste, qui nous font visiter les lieux. Ouvert en 1923, ce cinéma a traversé les âges sans cesser de se réinventer. Il est passé d’un statut de cinéma d’élite dans les années 20 et 30, à un cinéma occupé pendant la Seconde Guerre Mondiale puis à un cinéma de genre qui diffusait des polars pendant les années 40 et 50. Dans les années 80, il est devenu le premier cinéma pornographique yougoslave avant de se ranger du côté du cinéma commercial une décennie plus tard. Au début des années 2000, Silvan Furlan, qui était alors le directeur de la Cinémathèque Slovène a convaincu les institutions de rénover et de rouvrir ce lieu. En 2002, la mairie l’a racheté pour en faire un cinéma art-et-essai. Le ministère de la culture a décidé de financer l’équipement tandis que la municipalité a pris en charge l’infrastructure et la rénovation des lieux. En parallèle, le cinéma a lancé une campagne « Sur mon propre siège » pour financer les fauteuils. « Ce sont les spectateurs qui ont financé les sièges de ce cinéma. En échange de 150€, ils pouvaient inscrire un nom sur une plaque derrière le fauteuil de leur choix » nous explique Aliki Kalagasidu. Quelques années plus tard, en avril 2008, la Cinémathèque Slovène, alors en charge du lieu, a décidé de le fermer. Le Kinodvor est devenu une institution publique et a réouvert ses portes en octobre de la même année. Le cinéma a changé de direction, a arboré un nouveau slogan : Kinodvor, cinéma municipal. Il est devenu un cinéma événementiel, où l’expérience de la sortie en salle s’enrichit d’événements multiples.

Notre ligne principale est de recréer l’habitude d’aller au cinéma, la maintenir et faire tout ce que l’on peut pour promouvoir la culture cinématographique.

En tant que cinéma municipal, le Kinodvor en partie financé par la ville de Ljubljana, raisonne à la fois en termes de « disponibilité » des œuvres et de « cinéma de qualité » et le succès de ce lieu est incontestable avec près de 130 000 entrées en 2015. « Il faut toujours penser aux publics, pas dans le sens où on doit leur offrir ce qu’ils veulent, mais où l’on doit être ceux qui créent ce désir et qui travaillent avec eux. Il faut s’assurer que tous les films qui doivent être vus soient montrés. Même si l’on pense qu’un film ne peut atteindre que 100 personnes, il est légitime de le montrer. » dit Koen Van Daele. La réflexion de l’équipe s’inscrit dans un écosystème plus large, où il s’agit de célébrer la culture cinéphile sans dévaluer l’expérience unique de la salle de cinéma « Nous avons toujours eu une attitude détendue vis à vis du piratage ou de la VOD : nous ne voulons pas faire une déclaration “anti film”. Nous ne pourrions pas agir contre les gens qui aiment le cinéma et qui téléchargent des films car ils sont passionnés. Alors bien sûr, il faut motiver les gens pour les emmener au cinéma et leur dire que c’est au cinéma qu’on peut vraiment apprécier l’expérience cinématographique. » reprend Koen Van Daele, en poursuivant « Notre ligne principale est de recréer l’habitude d’aller au cinéma, la maintenir et faire tout ce que l’on peut pour promouvoir la culture cinématographique » Pour ce faire, le cinéma multiplie les événements : un marathon de l’horreur pour Halloween, des séances mensuelles pour les jeunes parents, un programme rétro-sex pour la Saint Valentin, un cycle de films pour les retraités, une séance petit-déjeuner chaque dimanche matin pendant laquelle des ateliers sont organisés pour les enfants, une saison de films pour les enfants, une séance de rattrapage pour les retardataires tous les dimanches, “Films Rendez-vous” : une saison de films pour les séniors avec thé/café et une discussion, etc.

Le Kinodvor maximise l’utilisation de l’espace dont il dispose par la création de lieux annexes à la salle de cinéma. Dans ce cadre, la médiathèque a été reconvertie en une mini salle de cinéma d’une vingtaine de fauteuils, dans laquelle sont diffusés des documentaires en continuation des semaines après la sortie du film en salle. « Nous organisons normalement deux séances par jour, parfois pendant trois ou quatre mois. Il y a seulement 20 fauteuils mais cet espace peut permettre à un film de faire des milliers d’entrées supplémentaires avec une centaine de séances. Le gros problème avec les documentaires c’est qu’ils ont besoin d’une temporalité plus étendue pour fonctionner. On a eu un documentaire l’an dernier qui s’appelait Alphabet à propos de l’éducation à l’école : nous avons commencé par le diffuser une fois par jour, puis deux, puis trois. Il a dépassé les 2000 entrées ici. Si on l’avait mis dans la grande salle, nous n’aurions pas pu l’exposer si longuement. ». Ils disposent aussi d’un café, souvent utilisé comme espace de discussion après les séances mais aussi pour des conférences ou des ateliers. L’équipe du cinéma souhaiterait être en mesure d’accueillir régulièrement des cinéastes en devenir, « Il n’y a pas d’endroit à Ljubljana où les jeunes réalisateurs peuvent montrer correctement leur travail, on aimerait être en mesure de les inviter mais c’est difficile avec l’espace existant. Si on en avait un petit peu plus, des gens pourraient occuper ce lieu tous les jours et organiser des “nuits de la critique” ou des open mics autour de la critique cinéma ou encore organiser des discussions à propos des nouveaux films. » relève Bojan. Ils organisent régulièrement la séance Our Shorts (Nos Courts Métrages), avec trois ou quatre courts métrages introduits par les équipes suivis d’un court débat. Dans ce même espace d’accueil, ils ont aussi la première et unique librairie slovène spécialisée en cinéma, qui offre une sélection pointue.

Le plus gros challenge est de trouver un équilibre pour accueillir tous les publics « En tant que programmateur, l’idée est de faire sentir tout le monde comme chez soi. Parfois, quand on a des publics très divers, c’est difficile. Pour donner un exemple, si tu veux rendre le cinéma accueillant pour les familles, les adolescents ne trouveront pas ce lieu cool. Ils ne veulent pas aller dans un cinéma où ils pourraient retrouver leurs parents ou leurs grands-parents. » Leur nouvelle mission est de capter les adolescents. Ils se sont rendu compte que la programmation n’était pas adaptée à cette tranche d’âge, « Depuis quelques années, nous avons réalisé que les adolescents ne venaient pas pour les films de la programmation régulière, mais plus spécialement sur les événements ciblés comme les avant premières. Nous avons projeté Bande de Filles et organisé une campagne “Si vous venez en bande, vous avez un ticket gratuit pour trois achetés”. Il y avait aussi un photoshooting comme dans le film. Les jeunes pouvaient se faire maquiller et récupérer les photos de leur « bande » réalisées par un photographe ». En 2015, l’équipe du Kinodvor a décidé de lancer un nouveau programme à destination des jeunes, « Kinotrip » le premier festival international de cinéma programmé et organisé par une équipe d’adolescents, qui sont en charge de tous les aspects de la séance, de la programmation des films à la promotion. Ils s’occupent aussi chaque semaine d’un ciné-club et ont l’opportunité de participer activement au programme du cinéma et à l’organisation d’événements ponctuels.

« Nous souhaiterions que le Kinodvor fasse parti d’un écosystème plus large de salles de cinéma dans la ville pour être à même d’offrir plus d’espace de créativité.» nous explique Koen Van Daele. Le Kinodvor atteint aujourd’hui les limites inhérentes à son espace avec une seule salle principale pour exposer des films, ce qui réduit considérablement les possibilités de programmation. En collaboration avec la mairie de Ljubljana, le Kinodvor travaille actuellement à la création d’un nouveau miniplex en plein coeur de la ville. Avec quatre salles de cinéma, ce nouveau lieu ambitionne de devenir un centre créatif pour de nouvelles générations d’artistes et de spectateurs, en se concentrant sur la formation des publics de demain.