Dokukino (Zagreb)

Dokukino est une salle entièrement dédiée au cinéma documentaire à Zagreb, gérée par l’organisation RESTART qui se charge aussi de promouvoir et distribuer des films documentaires sur tout le territoire, d’organiser des programmes éducatifs, et de mettre en place une formation pour la création d’un film documentaire de A à Z.

L’histoire de Dokukino a commencé en 2007 avec la création de l’organisation RESTART, qui a lancé son activité avec des actions ponctuelles d’éducation et de sensibilisation au documentaire. Cette orientation vers le documentaire est intimement liée à l’histoire du pays, où le cinéma avait une place importante sous le règne de Tito. A sa mort, les conflits d’Ex-Yougoslavie ont provoqué l’écroulement de la production de films. « Après la guerre, les documentaires ont été les premiers à émerger à nouveau parce qu’ils étaient moins coûteux à produire. » raconte Inja Korać. L’importance du documentaire en Croatie se mesure à sa place dans les 60 festivals de cinéma qui existent dans le pays, dont la plupart ont au moins une sélection et une compétition dédiée quand ils ne sont pas exclusivement centrés sur le genre. Petit à petit, l’équipe de RESTART a commencé à produire des documentaires et réalise que si le documentaire est bien représenté en festival, il manque un travail continu de relation avec le public. L’idée a alors germé de créer un cinéma exclusivement consacré au documentaire.

On n’offre pas seulement un film, on offre une expérience, un sentiment.

Pour commencer, l’équipe a investi une petite salle de 30 places qui donne naissance au projet Dokukino. Lancer le lieu a été un processus d’essai et d’erreurs pour ces apprentis exploitants. « Nous n’étions vraiment pas sûrs que cela marcherait, nous nous sommes lancés sans savoir si le public serait intéressé. Mais on l’a fait et on a attendu… Et ça a commencé à marcher. Une fois que l’on a eu fait cela, on a réalisé qu’il n’y avait pas de distributeurs pour le documentaire et qu’on devrait le faire aussi ! Tout était très connecté, quand on a commencé à travailler dans le domaine on a découvert petit à petit qu’il y avait un manque, personne ne faisait rien dans cette niche. Et on a aussi réalisé que c’était plus simple et moins cher de faire tout nous-mêmes » continue Inja Korać. Après quelques années dans leur premier lieu, le coût de la location s’avèrant prohibitif, et Dokukino a déménagé plusieurs fois avant de s’installer dans leurs locaux actuels, un centre culturel au cœur de Zagreb. Leur nouvelle salle peut accueillir 70 personnes qui peuvent s’installer sur des sièges ou des poufs devant l’écran. « L’idée c’est de venir ici et se sentir à la maison, il faut que le lieu soit confortable. C’est un évènement social où on vient voir des documentaires. Je pense que les gens sentent quand vous aimez ce que vous faites, et si toi-même tu n’aimes pas l’endroit où tu travailles, tout le monde sentira la même chose, personne ne viendra. »

Dokukino offre 6 nouveaux films par mois, dont un distribué par RESTART. “Nous choisissons les films en voyageant dans les festivals, en faisant une veille constante de ce qu’il se passe dans le documentaire, dans le monde entier, nous essayons de connecter les films avec des problématiques locales, comme en ce moment avec la crise des réfugiés. Je pense que c’est notre devoir de faire ça, de lancer des discussions, les films documentaires permettent d’ouvrir les esprits, d’empatir, de comprendre.” Dokukino propose aussi un espace de diffusion privilégié pour les documentaires de création “Il n’y a pas beaucoup de public pour ces films, mais ils sont souvent financés par de l’argent public et il faut que ces films puissent être vus par le public !” La salle accueille régulièrement des festivals comme le Human Rights Film Festival, le Subversive Festival, le Vox Feminae ou encore le Zagreb Film Festival qui projette au Dokukino sa sélection documentaire « Ces coopérations sont très importantes parce que ces festivals ont plus d’argent à dépenser en marketing en peu de temps. On se sert de leur visibilité pour faire connaitre le lieu ». L’équipe organise des masterclass avec pour invités des réalisateurs, producteurs ou techniciens qui accompagnent la projection de leur film. The Look Of Silence de Joshua Oppenheimer, distribué par leur structure RESTART a ainsi été diffusé dans sa version director’s cut de plus de 3 heures, suivi d’une masterclass de la même durée. Devant le succès de ce type d’évènement, une deuxième salle a été ouverte dans le même bâtiment et la rencontre avec le réalisateur a été diffusée en direct dans le bar. La vidéo intégrale de la master class est publiée sur internet.

Depuis 2014 le “Hall of Fame”, un cycle de documentaires de répertoire a été lancé par la salle pour remédier à un manque de visibilité des oeuvres documentaires, dont la diffusion est souvent subordonnées à l’actualité. “On a l’habitude de parler des classiques du cinéma, mais personne ne parle des classiques du documentaires.” Chaque film est introduit par une contextualisation pour savoir comment l’oeuvre a marqué son temps, accompagnée d’une présentation plus personnelle par un réalisateur local ou un critique qui vient expliquer l’importance qu’a eut pour lui le film. L’initiative est soutenue par un fond d’aide et les séances, gratuites, sont pleines. Le public fréquentant la salle est majoritairement un public étudiant (18-30 ans) mélangé à un public plus âgé de 50 ans et plus. “J’adore notre public, il n’est pas immense, mais les gens aiment venir ici et poser des questions aux équipes, participer à l’évènement, ils viennent étendre leur vision du monde. Nous recevons souvent des emails du public, ils nous disent « vous devriez diffuser ça », ou « c’était une superbe soirée ». On communique le plus possible avec notre public, c’est ça l’avantage d’un petit cinéma, par rapport à un multiplexe.”

Au delà de la diffusion de films, la structure RESTART a créé une école de réalisation de documentaire qui propose d’apprendre tous les aspects de la création d’un film sur une durée de 2 mois. Du script à la post production en passant par la production, le tournage, le montage, le son, chaque élève pratique directement sur son propre film de fin d’études avec le matériel mis à disposition. Les films terminés sont projetés à Dokukino. Certains projets se démarquant particulièrement peuvent bénéficier d’une production ultérieure par RESTART qui s’occupe aussi de les distribuer et les envoyer en festivals dans le monde entier. “C’est un super moyen de débuter” s’enthousiasme Inja Korać. Pour compléter cette volonté de mettre un pied à l’étrier aux aspirants réalisateurs, RESTART a lancé RESTART LABORATORY. “Si tu veux faire ton film et que tu ne veux pas passer par l’école, tu l’écris, et tu nous l’envoies. Si on pense que le projet est intéressant, on met à disposition un mentor : un auteur, un producteur et tu peux utiliser tout notre matériel pour ton film”. Huit films ont été produits de cette manière depuis le lancement de l’initiative. “Nous voulons multiplier les points d’entrées dans la profession pour tout type d’artistes et de profils”. Pour les lycéens, ils proposent des ateliers de réalisation en collaboration avec des artistes locaux, dont les élèves réalisent un portrait vidéo ou travaillent sur leurs propres idées.

Face à la présence toujours grandissante du crowdfunding dans l’économie du documentaire, Dokukino a lancé en 2016 une journée de conférences sur des retours d’expériences de projets qui ont réussi leur financement, accompagné d’une projection du film “Capital C” sur la révolution qu’a induit le crowdfunding. Assurer la viabilité du lieu est toutefois délicat, l’équipe envoie des dizaines de dossiers de subventions et d’aides pour chaque projet (éducation, diffusion, production) « De toute évidence l’objectif n’est pas commercial, si on veut continuer à faire ce qu’on fait il faut qu’on trouve de l’argent ailleurs. Aujourd’hui nous sommes bien identifiés, et tout le monde sait qu’on va accomplir un projet tel qu’on le présente, avec un financement clair et transparent, ils aiment travailler avec nous ». 

Pour le futur, l’équipe rêve d’un nouvel endroit réunissant toutes leurs activités (cinéma, education, production, distribution…), mais le plus grand défi reste de susciter la curiosité du public. “On doit danser le tango avec le public, pas l’observer d’en haut, de ses bureaux. L’idée c’est de s’approcher des gens, leur parler, les observer pendant un moment et à partir de là les diriger quelque part, danser le tango ! Ce qui est important pour moi c’est que le public vienne ici et se sente bien, qu’ils aient vu quelque chose qui les a bouleversés, qu’ils aient passé un beau moment. Qu’est-ce qu’on offre vraiment ici ? On n’offre pas seulement un film, on offre une expérience, un sentiment.”