Deptford Cinema (Londres)

Le Deptford Cinema est un community cinema entièrement géré par des bénévoles dans le quartier de Lewisham à Londres.

C’est parce qu’il n’existait plus aucun autre cinéma dans le quartier de Lewisham dans le sud-est de Londres que le Deptford Cinema a été créé en 2014. “C’est une question d’accès à la culture. Si pour aller au cinéma tu dois prendre les transports en commun de Lewisham pour aller au centre de Londres, cela peut rendre la sortie au cinéma inaccessible.” commence Edwin Mingard, à l’initiative du projet. “Quand j’étais plus jeune, aller au cinéma était quelque chose de commun, que tu pouvais faire en rentrant de l’école ou du travail, et relativement peu cher, donc la prise de risque était très faible. Cela coûtait quelques pounds et j’étais heureux de pouvoir me le payer quel que soit le film. C’est comme ça que j’ai pu voir des films art et essai, expérimentaux ou mainstream, des œuvres qui ont changé ma vie, et ça n’aurait jamais été possible autrement. Aujourd’hui voir un film dans le centre de Londres un vendredi soir, ça coûte 20 pounds (environ 35€), cela rend la culture complètement inaccessible à une grande partie des gens. Si tu as une petite famille, ça peut coûter jusqu’à 100 pounds pour une soirée, et je trouve cela intolérable. Je sais que la situation est liée en partie à l’état de l’industrie du cinéma elle-même et à la situation particulière de Londres qui est une ville très chère, mais au final cela revient à ce que tu peux faire toi pour rendre la situation plus juste. Nous nous sommes dit qu’il fallait créer ici un cinéma qui permettrait un accès peu coûteux à des films et de l’art de qualité, pour le quartier mais aussi pour la ville entière.” Tandis qu’à Londres, le prix d’un ticket de cinéma peut atteindre 19£, le Deptford est le cinéma le moins cher de la capitale : le prix d’un ticket est de 5£ à plein tarif et de 3,5£ à tarif réduit.

Tout ce que vous voyez ici, le sol, le plafond, les sièges, tout a été construit par des bénévoles. Voir des gens se rassembler et se transmettre leur savoir en faisant, c’est merveilleux.

La première étape pour lancer le cinéma a été de trouver le lieu adéquat. “Nous avons passé des mois à chercher un bâtiment, juste un petit groupe d’entre nous, qui passait ses soirées et ses weekends à marcher dans les rues. C’était beaucoup de travail, mais nous savions que les gens qui ont le moins accès à la culture sont aussi ceux qui sont le plus occupés et on s’est dit qu’on ne pouvait pas inviter des gens à participer à un processus qui pouvait s’étirer sur des années ou ne pas aboutir.” Une fois le bâtiment trouvé, les fondateurs ont créé une structure juridique à but non lucratif, afin d’obtenir un contrat de location à longue durée. “C’est très simple en ce moment à Londres d’avoir une permission temporaire d’occupation d’un bâtiment, mais ce qu’il se passe c’est que tu te retrouves à payer un loyer au propriétaire tout en valorisant culturement un quartier, et une fois que c’est fait, on te met dehors. Nous, ce que nous voulions faire, c’était bâtir un lieu où les gens sont invités à consacrer du temps à un projet durable. Si quelqu’un vient construire une partie du mur de la salle, et qu’il revient dans 10 ans, ce cinéma sera toujours là et il pourra dire qu’il a participé à la construction. C’est quelque chose d’important en termes d’appropriation du lieu pour les gens qui viennent. C’est pour ça qu’il était crucial pour nous d’avoir un bail à long terme.”

N’ayant aucun fond personnel à investir, le groupe fondateur se lance dans une quête pour recueillir l’argent nécessaire. Une première campagne de crowdfunding (sur la plateforme Kickstarter) leur permet de lever 7 824£ pour payer le matériel de projection. Un prêt à taux zéro accordé par la mairie et un emprunt contracté par les 4 fondateurs ont complété le budget nécessaire au paiement du dépôt de garantie du bail et des matériaux de construction.

Pour construire le cinéma, des « semaines de construction » (Building Weeks) sont mises en place. Le principe de ces semaines est simple : les bénévoles s’auto-organisent pour se transmettre des connaissances par la pratique, de la construction d’un mur à l’insonorisation d’une pièce. “Tout ce que vous voyez ici : le sol, le plafond, les sièges, tout a été construit par des bénévoles. Voir des gens se rassembler et se transmettre leur savoir en faisant, c’est merveilleux. Certaines personnes viennent sans savoir comment utiliser une perceuse et repartent en ayant construit une charpente ou un mur. Faire ce que tu n’as jamais eu l’occasion de le faire, ou que l’on t’a conditionné à croire que tu étais incapable de faire, ça change la manière dont tu perçois ta vie, c’est émancipateur. L’idée ce n’était donc pas simplement de construire un lieu mais surtout de construire une communauté qui expérimente la possibilité de faire des choses ensemble, de manière entièrement horizontale et auto-organisée, où chacun est responsable de soi et du projet.”

Le cinéma rassemble aujourd’hui plus de 700 bénévoles venant de tous horizons, dont une majorité a entre 20 et 30 ans. L’organisation du cinéma s’articule autour d’une réunion publique organisée chaque dimanche pour prendre les décisions principales où chacun peut intervenir. Ensuite, carte blanche est donnée à des individus ou des petits groupes auto désignés pour mettre en pratique les décisions actées. “Par exemple si nous décidons pendant la grande réunion que quelque chose doit avoir lieu, cela peut être n’importe quelle tâche, gérer un événement, construire quelque chose, quelqu’un va demander « qui veut le faire ? », un autre va se porter volontaire, un autre va proposer d’en parler dans la mailing list pour faire passer le mot et voir si d’autres seraient intéressés pour participer, les gens intéressés vont prendre contact entre eux et pendant la semaine ils s’organisent seuls et réalisent le projet comme ils veulent, la semaine d’après ils reviennent à la réunion publique et expliquent ce qu’ils ont fait.” nous explique Edwin. Une autre réunion hebdomadaire est dédiée à la programmation. Toute personne souhaitant organiser une projection ou un événement y est bienvenue et se trouve accompagnée dans ses démarches (licence du film, conception des éléments graphiques de promotion, communication, etc). “Pour faciliter le processus nous avons rassemblé une liste de choses à faire quand tu veux montrer un film (trouver qui a les droits, réserver la soirée, faire la promotion, faire une affiche, etc). Cela permet à tout le monde de comprendre ce qu’il y a à faire et de mesurer soi-même ce que l’on se sent capable de faire, ce que l’on veut apprendre et où l’on a besoin d’aide. Donc tu peux venir en n’ayant jamais programmé un film et repartir en ayant une expérience dans le domaine réalisée avec l’aide de la communauté. On a eu beaucoup de gens qui venaient pour aider à construire le bâtiment, qui n’avaient jamais vraiment mis les pieds dans un cinéma, mais qui savaient construire un mur ou autre chose et qui ont fini par programmer une saison de films.”

Pour permettre à ce groupe hétérogène de bénévoles de se coordonner, un ensemble d’outils est utilisé, dont les traditionnelles mailing lists, mais aussi des service en ligne comme Trello. “Quand nous avons réfléchi à comment nous pouvions communiquer entre nous, nous nous sommes aussi posé la question de comment ceux qui n’avaient pas accès à internet pouvaient faire. Parce que peut-être que tu ne peux avoir accès à internet que dans une bibliothèque, ou pas du tout, ou être une personne âgée qui n’est pas familière d’internet. C’est pour ça que les décisions sont prises dans une réunion plutôt que sur une plateforme en ligne. On utilise bien sûr ces outils mais on se doit de penser à ceux qui ne peuvent pas les utiliser et qui sont le plus souvent ceux qui sont le plus volontaires pour faire partie de notre genre d’organisation.”

En dehors de la réunion hebdomadaire concernant l’organisation de manière générale, une réunion spécifiquement consacrée à la programmation a lieu tous les 15 jours. La ligne éditoriale, de par son aspect collaboratif se veut naturellement ouverte et souple. “De manière générale on programme par cycles : par exemple on a le mois du film d’horreur, et on en profite pour diffuser des films d’art d’horreur. On a aussi des saisons spéciales comme en ce moment où l’on diffuse des films basés sur des comic books. Donc toutes ces choses peuvent coexister et les publics ont tendance à beaucoup se croiser. Pour ceux qui viennent avec une idée de programmation, ils peuvent l’insérer dans ces séances ou ces cycles, mais ça peut aussi très bien être une séance séparée.” L’avantage de l’organisation collective se traduit par une capacité de mise en place d’événements ayant une ambition inattendue pour un lieu de petite taille. “Durant la saison de films inspirés de comic books, nous avons reçu des réalisateurs venant du monde entier et organisé des sessions Skype avec l’équipe pour quasiment tous les films montrés. Même un réseau de salles peinerait à mettre cela en place !”

L’identité graphique du lieu a elle aussi bénéficié d’un processus de décision collectif. Déclinée en fichiers (polices de caractères, gabarits modifiables, éléments vectoriels basiques), elle peut être adaptée par tout le monde sur différents types de supports tout en respectant la cohésion visuelle définie initialement.

Le Deptford organise entre 4 et 6 séances par semaine, qui séduisent un public habitant principalement dans le quartier. L’économie de l’activité de la salle est assurée par la vente de tickets qui servent à rembourser les coûts des licences de diffusion des films. “Les distributeurs indépendants nous laissent parfois diffuser leurs films gratuitement pour soutenir le cinéma, mais on a une politique qui consiste à payer les distributeurs indépendant le même prix qu’un gros distributeur, parce que le soutien doit être mutuel.” Les recettes du café bar servent à payer le loyer. En dehors des séances traditionnelles, se tiennent des séances « open screen » où les réalisateurs locaux sont invités à présenter leur film, un prix est alors décerné au favori du public. Ils invitent aussi les réalisateurs à proposer leurs films qui abordent un même thème par le biais d’un dépôt ouvert (“open submission film night”) pour compléter leur programmation thématique.

La salle de cinéma, qui peut accueillir jusqu’à 40 spectateurs, a été pensée pour être modulable : le premier rang est amovible, la scène peut s’étendre et a déjà accueilli des représentations de théâtres et des concerts. “Le bon coté d’un lieu comme ici c’est que les gens peuvent y tenter des choses, expérimenter”. Le Deptford organise régulièrement des séances Quizz ou des nuits du jeu vidéo. Pour ces dernières ils installent des consoles et organisent des concours de Mario Kart et de Street Fighter. “Des jeux qui peuvent paraître un peu désuets mais qui ont l’avantage d’être drôles et accessibles à tout le monde.” Ces soirées sont aussi un moyen de faire découvrir le lieu et son ambiance à ces nouveaux spectateurs qui est différent des séances de cinéma.

En plus de la salle de projection et du bar, un espace de développement de pellicules 16mm est en cours de construction. Il permettra de rendre accessible le tournage en pellicule et sera rattaché à des ateliers de formation. A terme, ils souhaitent pouvoir créer un film de A à Z dans le lieu : tourner le film, développer la pellicule, et projeter le film dans le bâtiment afin de permettre aux artistes avec peu de moyens de créer. “Je pense que c’est très important parce qu’au Royaume-Uni, le monde de l’art est surtout accessible à des gens privilégiés. Ici tu pourras venir dans ton temps libre, et dès le premier jour tu pourras développer des projets, être entouré. Tu auras un espace pour produire en pellicule et en digital. C’est plus simple de faire des ateliers en numérique, mais d’un autre côté, c’est vraiment important pour nous de toucher la pellicule, parce que c’est aussi un pied dans le monde du film d’art. Je crois aussi que le travail avec la pellicule te donne une prise concrète sur le travail de création de film qui est applicable à n’importe quelle façon d’en faire, parce que c’est tactile, physique, et découpé en étapes.” L’accès au laboratoire de développement sera organisé sous forme de coopérative que les utilisateurs pourront rejoindre pour utiliser l’espace.

Le Deptford Cinema fait partie d’un plus large mouvement de “community cinemas” qui se développe au Royaume-Uni, où l’activité du lieu, en dehors d’offrir une programmation riche, est centrée sur la transmission des savoirs entre pairs, que cela soit la construction de bâtiments ou la programmation d’un cinéma ou encore la pratique de l’art cinématographique lui-même. “Ces lieux existent parce qu’ils répondent à un besoin qui existe potentiellement partout même s’il s’exprime différemment en fonction du territoire. Il y a un désir de créer de la cohésion sociale autour d’activités culturelles, et le cinéma est un moyen puissant d’expérimenter la culture ou le point de vue de quelqu’un d’autre à travers un film.”