CineCiutat (Palma de Majorque)

Repris par les citoyens de l’île de Majorque, Cineciutat est une expérience pionnière en Espagne et un modèle d’autogestion. Ce cinéma, sauvé de la fermeture par les spectateurs, est désormais géré par ses membres.

Le 8 mai 2012, le Renoir à Palma de Majorque, alors le seul cinéma des Baléares à montrer des films indépendants et de la version originale, met la clé sous la porte. Le jour de la fermeture, les habitués du cinéma se rassemblent pour lui faire un dernier adieu. Parmi eux circule un formulaire lancé spontanément par un groupe de spectateurs : l’initiative « Salvem els Renoir » (Sauvons le Renoir en catalan), proposant aux gens d’offrir un soutien financier pour maintenir le cinéma, rencontre un succès immédiat. En moins de trois semaines, ce sont 2000 personnes qui répondent à l’appel. Une association est créée –Xarxa Cinema– ainsi qu’un compte en banque. Les premiers soutiens financiers arrivent rapidement totalisant 50 000€ au début du mois de juin. Le 14 juin, la première assemblée a lieu avec les 600 contributeurs qui votent la réouverture du cinéma et son nouveau nom « CineCiutat », mélangeant le mot espagnol « cine » et catalan « ciutat » (ville), tout en faisant un clin d’oeil à Cinecittà, le célèbre studio italien. Alta Films, ancien gérant du lieu, séduit par l’initiative citoyenne, cède gracieusement tout l’équipement, écrans, sièges et projecteurs. Le 13 juillet, à peine deux mois après sa fermeture, le cinéma accueille ses nouveaux spectateurs.

Trois ans après ce passage de flambeau, nous pénétrons l’enceinte de l’ancien abattoir en briques rouges qui abrite CineCiutat pour rendre visite à Javier Pachón, actuel gérant de CineCiutat et Pedro Barbadillo, président de l’association. Ils nous présentent la philosophie du projet qui s’articule autour de trois grand axes : diffuser des films de qualité en version originale, être dirigé par ses membres et être bien plus qu’un simple cinéma. « Nous savions que cette salle de cinéma ne pourrait pas survivre au 21ème siècle en étant simplement une salle de cinéma. Il fallait que nous soyons une plateforme de contenus alternatifs, un endroit où le public est impliqué mais aussi diversifier les contenus diffusés » explique Javier.

Nous savions que cette salle de cinéma ne pourrait pas survivre au 21ème siècle en étant simplement une salle de cinéma. Il fallait que nous soyons une plateforme de contenus alternatifs, un endroit où le public est impliqué mais aussi diversifier les contenus diffusés.

Au-delà des séances cinématographiques articulées autour d’une labellisation -« Ciné Nins » pour les projections jeune public, « Repescas » (reprises) pour les rediffusions des films, et « CinèFilms », ciné-club pour les séances de répertoire suivies d’un débat-, CineCiutat propose de nouveaux contenus comme du théâtre (National Theater Live), des séries télévisées (épisode final de la 3ème saison de Games of Thrones, cycle autour de pilotes en projet) ou encore du court-métrage dans le cadre de leur festival Kontrabendo dédié à la création cinématographique des 13-18 ans. Ils prévoient de s’emparer du jeu vidéo, de la réalité virtuelle et plus largement des possibilités de l’interactivité qui « ouvrent un tout nouveau monde narratif » s’enthousiasme Pedro. De nouveaux évènements ont aussi trouvé leur place depuis la réouverture du cinéma : des soirées autour des films (Rocky Horror Picture Show, Back to the Future) mais aussi des séances en plein air, la diffusion des films des réalisateurs locaux, des lectures dramatiques, des concerts, des spectacles pluridisciplinaires, l’accueil de festivals. Ils organisent régulièrement des évènements en partenariat avec la plateforme de VOD espagnole Filmin. Le film gagnant du festival Kontrabendo est rendu disponible sur cette plateforme. Mais dans le futur, leur collaboration pourrait s’étendre avec la diffusion de certains films (présents sur Filmin) qui n’ont pas de date de sortie en Espagne ou encore en permettant aux spectateurs de programmer leur salle de cinéma directement par le biais de la plateforme.

Comment s’articule la gestion d’un cinéma par une centaine de citoyens ? Sous la quantité de travail croissante à la suite de la reprise de l’activité, six personnes ont été engagées pour travailler au quotidien avec les membres de CineCiutat : ils sont en charge de la projection, de l’administration, de la programmation ou encore de la mise en place des évènements. Toutefois, ils ne décident rien sans que les membres ne le sachent et qu’ils n’aient donné leur consentement. Chaque semaine, les membres se retrouvent dans neuf commissions pour prendre des décisions autour des thèmes suivants : programmation ; participation ; revitalisation et développement durable ; CineFilms (films de patrimoine) ; communication ; traduction ; activités éducatives et nouvelles technologies. « Nous pensons avoir trouvé une façon de structurer organiquement le fonctionnement du cinéma en conservant l’âme du projet de départ, qui est avant tout un cinéma géré par sa communauté, tout en tenant compte de la réalité de l’industrie cinématographique. » nous confie Javier. Une anecdote illustre l’attachement que ses membres ont pour leur cinéma. Tous les soirs à 23h, le nombre d’entrées des séances de la journée sont envoyées à tous les membres. « C’est devenu un rituel » plaisante Javier « Quand on se retrouve avec plusieurs membres, on voit tout le monde regarder son portable au même moment pour voir les résultats. »

En tant que cinéma citoyen, la considération écologique et sociale s’est naturellement invitée dans les discussions. Toute l’énergie consommée dans le lieu est 100% solaire et produite localement. Ils ont aussi mis en place la distribution de tickets solidaires (butaca solidaria) sur le modèle des cafés en attente, les spectateurs peuvent acheter une place supplémentaire ensuite redistribuée à des personnes dans le besoin. Plus de 200 tickets ont été vendus en quelques mois.

CineCiutat s’est associé à d’autres cinémas dans tout le pays pour donner naissance au premier réseau Art & Essai espagnol, Cinearte afin de renforcer les liens entre les salles indépendantes et soutenir les artistes émergents. En prenant en main la destinée de leur cinéma, les membres de CineCiutat ont pu tenir compte des bouleversements technologiques et sociétaux pour développer une nouvelle structure de fonctionnement, ouvrant une voie vers une nouvelle façon de faire vivre un cinéma, repensant la place-même de la salle dans la chaîne cinématographique en se nourrissant des multiples apports de chacun de ses membres.